Centres de santé de Conakry : Au cœur de ces pratiques et comportements malsains qui minent la qualité des médicaments

La qualité de médicaments dans les centres de santé publics de Conakry laisse à désirer. Au niveau des points de vente de produits pharmaceutiques de ces structures de santé à la base, le manque de formation et de conscience professionnelle du personnel rime très souvent avec de mauvaises conditions de conservation des médicaments.

Les réseaux de distribution parallèles entre les marchands illicites et les professionnels de santé qui y opèrent impactent négativement la qualité des médicaments et, par conséquent, sur la santé des patients. C’est du moins ce qui ressort de trois mois d’enquête que nous venons de boucler dans le cadre du « Projet d’enquête et de rapportage des cas de corruption et pratiques assimilées dans le secteur de la santé en Guinée » mené par un consortium de trois ONG de journalistes guinéens, appuyé par le PNUD (Programme des Nations-Unies pour le Développement.

Le mal à la racine

Selon Dr Thierno Ibrahima Sow, chef du Service statistiques à la Direction régionale de la Santé de Conakry, cette région administrative d’environ deux millions d’habitants compte une trentaine de centres de santé, dont 22 publics. Ces structures de soins à la base sont spécialisées dans la consultation prénatale (CPN), la Consultation et prévention curative (CPC), les PEV (Programmes élargis de vaccination), la prise en charge des IST/Sida et la nutrition. De ce fait, ils sont incontournables pour un grand nombre de personnes vivant dans la capitale guinéenne. Surtout, celles qui n’ont pas suffisamment de moyens d’aller vers les grands hôpitaux nationaux (Ignace Deen et Donka) ou vers les cliniques privées capables de répondre au mieux à leurs attentes.

Dans les conditions normales, estime Dr Sow, les centres de santé gérés par des comités composés outre de professionnels de santé, de représentés des communautés qui abritent ces structures. « Contrairement aux centres de santé associatifs et confessionnels, dont les données sont compilées dans les rapports communaux, une opacité règne autour de la gestion des centres de santé publics », déplore Dr Sow, qui souligne notamment le problème de maitrise des effectifs dans les centres de santé publics que l’on pourrait confondre à des bazars où tout se vend et s’achète.

Les dangers de l’ignorance

Mme Mariama Kesso ne se doutait de rien quand nous l’avons rencontrée, début octobre 2012, au Centre de santé public de Lambandji, qui jouxtant la Cour de la Direction régionale de la ville de Conakry. La jeune dame, d’une trentaine d’années, dit être mère de cinq enfants, dont le benjamin (alors entre ses mains ce jour) n’a vraisemblablement pas encore ses cinq mois. Assise près de la porte du point de vente, elle nous a confié avoir souvent acheté des médicaments chez un marchand grossiste, à Enco 5, depuis qu’elle a déménagé dans ce quartier de la haute banlieue de Conakry, il y a un peu plus d’un an.

Quand nous lui avons demandé si elle était sûre que les médicaments qu’elle achète au marché parallèle tant décrié, sans hésiter, elle a répondu par l’affirmative. D’ailleurs, du bout de ses lèves, elle a montré une sage femme sortant d’une salle de soins : « Même celle-ci achète ses médicaments là-bas, chez un certain El Hadj Saïdou», a-t-elle tenté de nous rassurer, avant de localiser le magasin de produits pharmaceutiques, comme pour nous encourager à faire comme elle. « Il arrive qu’on me prescrive une ordonnance pouvant coûter 50. 000 GNF à la pharmacie d’ici (Ndlr : le poste de vente de médicaments du CS de Lambandji). Au marché là-bas, je peux l’avoir à 20.000 FG au moins. Vu que ce sont les mêmes produits, je préfère aller là-bas», ajoute-t-elle, ignorant visiblement les dangers auxquels elle s’expose en recourant au marché illicite de médicaments.

Le lendemain de notre rencontre avec Mariama Kesso, en dépit de la précision avec laquelle elle avait indiqué l’emplacement du magasin dont elle parlait, nous avons eu du mal à le retrouver aux abords de la route qui mène vers Sangoyah. Un jeune vendeur, assis derrière le comptoir de ce magasin bien achalandé, mais ne disposant pas de la moindre enseigne, nous a laissé entendre que son patron était en ce moment au marché de Madina où il dispose son plus grand magasin de stock de produits pharmaceutiques. Interrogé sur les types de clients qu’il reçoit au quotidien, le jeune vendeur affirme qu’il y’en de toutes sortes, notamment des professionnels de la santé, qui viendraient d’un peu partout à travers le pays. « On a même des clients qui viennent de N’Zérékoré. Si vous rencontrez mon patron, il pourra vous vendre des produits à des prix relativement bas, parce que c’est lui-même qui en importe ».

Les bons produits sont ailleurs

A la mi-octore 2012, un vendredi soir, aux environs de 18 heures, nous voilà au centre de Santé de Kouléwondy, juste derrière la cour de la maternité de l’Hôpital national Ignace Deen, à Kaloum. Un calme olympien y règne. Deux jeunes dames portant des blouses blanches somnolent dans la grande salle d’attente. Pas une âme pour accueillir un patient à cette heure de la journée. Des femmes qui semblaient être du personnel de ce centre tenaient une réunion visiblement privée. Aucune d’elle n’a en tout pas daigné nous poser la moindre question sur la raison de notre présence en ces lieux. Le point de vente de médicaments étant fermé, nous nous adressons à un étalagiste dont le commerce jouxte le Centre. Ce dernier a une idée toute faite des médicaments vendus là. « Ici, on ne vend que des médicaments pour femmes et enfants », nous a-t-il confié. Pour lui, vu la proximité d’avec le CHU d’Ignace Deen, la plupart des patients du Centre préfèrent aller à la pharmacie de cet hôpital national pour acheter de « bons produits ».

Fraude sur les tarifs officiels

Auparavant, dans la matinée du même vendredi, 14 octobre 2012, nous étions au Centre de santé Maciré de Dixinn, dans la commune du même nom. Au point de vente de produits pharmaceutiques dudit centre, trois dames reçoivent, dans le noir et la chaleur ambiante, ceux qui veulent acheter des médicaments. Torse presque nue, l’une d’entre elle nous vend une dose de Mébendazol (12 comprimés) à 5.000 FG, alors qu’officiellement elle ne coûte que 3000 FG. Après une vérification furtive du prix officiel du produit sur le tableau d’affichage, nous sommes revenus sur nos pas pour exiger qu’on nous la différence de 2000 FG qu’on venait de nous escroquer. Ce qui fut fait, sur injonction de la plus âgée des trois pharmaciens.

Comme par hasard, nous trainions encore dans l’enceinte du Centre, quand un infirmer, un certain Emmanuel, s’est proposé de nous examiner, si on était malade. Ayant accepté la proposition, il nous a alors demandé d’aller acheter un carnet à 500 FG au guichet du point de vente de médicaments d’où nous nous venions à peine de sortir. Le carnet en main, l’infirmier nous dirige dans une salle où semblait dormir un de ses collègues qu’il a réveillé. C’est ce dernier qui nous examinera par la suite. Et Emmanuel de nous prescrire une ordonnance de trois produits, contre paiement de 5000 FG.

Toutefois, en nous remettant l’ordonnance, l’infirmier Emmanuel a prévenu qu’un des produits qu’il a prescrit n’était pas au Centre de santé, qu’on pouvait aller le chercher ailleurs. « Même au marché de Madina ? », l’avions-nous interrogé, tout en faisant allusion aux pharmacies par terre qui inondent le plus grand marché de la capitale guinéenne. « Où vous voulez », répondit l’infirmier, qui a d’ailleurs accepté volontiers une « fausse offre » de partenariat que nous lui avons faite pour la vente de médicaments.

Une tentation raisonnable, mais suicidaire

La tentation pour certains Conakrykas, notamment des couches vulnérables, de se rabattre vers le marché illicite de médicaments n’est pas fortuite. Elle s’explique par plusieurs facteurs, dont celui économique, qui l’emporte très souvent sur la qualité. Les médicaments de qualité vendus dans les officines privées étant généralement trop chers pour la majorité des populations de Conakry, certains patients n’ont d’autre choix que de se tourner vers le marché parallèle. Encouragés en cela, comme c’est le cas de Mariama Kesso, par le comportement de certains professionnels de santé qui, eux-mêmes, s’approvisionneraient dans ce marché florissant pourtant très décrié et dont l’existence préoccupe notamment les sociétés de grossistes répartiteurs agréés.

« On a des difficultés pour écouler nos produits, parce que les commerçants font fabriquer les mêmes médicaments que les sociétés agrées, qu’ils mettent sur le marché. Malheureusement, la population guinéenne ne tient pas toujours à la qualité des médicaments, mais à leur prix », témoigne Dr Moussa Fofana, pharmacien-responsable de Chigui-Pharm, une société grossiste agréée de la place. Son homologue, Dr Mohamed Lamine Keîta, de la Pharmagui-Orient, estime de son côté que même si on envoie des médicaments de qualité dans les centres de santé, si les conditions de leur conservation ne répondent pas aux normes, ils perdraient leurs propriétés d’origine. Ce qui est souvent le cas, à Conakry, où le manque d’électricité est souvent pointé du doigt comme un des facteurs de conservation des médicaments.

On reconnait le moine par l’habit

Alors que les bureaux des cadres des directions régionales et communales de la santé, sont climatisés ou ventilés, quasiment toute la journée, nous avons remarqué que la plupart des points de vente de médicaments des centres de santé de Conakry, en sont privés. A la vétusté de certains locaux, s’ajoute le manque d’équipements appropriés pour bien de structures sanitaires publiques. Ce qui est tout à l’opposé de certains centres confessionnels, comme le Centre de Centre ADD de Lambadji, que nous avons visité en novembre dernier. Là, le patient est rassuré par la qualité de l’accueil du vendeur et surtout des conditions de conservation des médicaments qu’on lui vend en cas de besoin.

Certes, l’habit ne fait pas le moine, mais on reconnait le moine par son habit. « Quelle que soit l’attention, la vigilance de quelqu’un, y compris nous (Ndlr : pharmaciens professionnels), on ne peut pas voir un médicament dans la rue pour dire qu’il est bon ou qu’il ne l’est pas. Des gens, courent parfois derrière le prix des médicaments, alors que, aussi bien dans le domaine du médicament que dans d’autres domaines, les faux foisonnent. Avec la mondialisation, tout peut circuler si on ne s’insert pas dans un système contrôlé. », nous a laisser entendre Dr Mory Fofana, Directeur du Laboratoire de contrôle de qualité des médicaments, qu’on accuse d’être un des maillons faibles de la chaine de contrôle des médicaments en Guinée.

A propos, il défend sa structure en ces termes : « Notre labo est un vieux, qui a d’abord existé en tant qu’unité de la Pharma Guinée, puis comme démembrement de l’institut de la santé publique, pour devenir une entité à part entière. Il y a toujours eu des équipements plus ou moins adaptés, vétustes, en bon état, en mauvais état, qui ont toujours existé. Mais au jour d’aujourd’hui, beaucoup de ces équipements sont hors d’usage. Nous nous battons en ce moment pour renouveler l’équipement et nous doter de réactifs dont la plus part étaient déjà périmés, donc hors d’usage. »

Il faut que le contrôle se fasse

En dépit d’un manque de politique de contrôle de qualité qu’il dit vouloir combler, Dr Mory Fofana parie que tous les professionnels du médicament savent qu’il faut absolument que le contrôle se fasse en Guinée, comme dans les autres pays normaux. « Même si nous ne sommes à la performance, en équipements ou en connaissances, mais il faut que ce système soit compris et accepté par tout le monde, à savoir que sans contrôle tout est possible. Si les gens savent qu’il y a un contrôle, cela peut limiter les intentions malveillantes », rassure-t-il.

Quid de la corruption !

Dr Mohamed Lamine Keïta, pharmacien responsable de la Pharmagui-Orient, est de ceux qui sont convaincus que la corruption existe bel et bien dans le secteur des médicaments en Guinée. « Si on voit aujourd’hui que le marché illicite de médicaments évolue, particulièrement à Madina, c’est que le bas blesse quelque part…On se lève un beau matin pour vendre des médicaments. Il faut avoir tous les papiers. Malheureusement, il y a parmi nous, des pharmaciens, qui sont complices de cette situation», affirme-t-il. Son confrère, Moussa Fofana de Chigui-Pharm impute la responsabilité de la floraison des pharmacies par terre aux autorités sanitaires du pays, qu’il accuse de ne pas mettre fin à la vente illicite de médicaments. « Si les autorités disent qu’elles ne veulent plus voir d’étals ou de boutiques de vente de médicaments dans les marchés, ce sera vite fait. Parce que l’Etat a à sa disposition, les forces de police et de gendarmerie que peuvent mettre fin à cette pratique.

Les textes sont ce qu’ils sont

Dans le domaine du médicament, comme dans bien d’autres, la Guinée ne manque pas de bons textes, mais qui ne valent généralement pas plus que de simples papiers. Les cadres chargés de leur application avancent souvent des raisons évidentes qui les empêchent de répondre aux attentes des populations. En effet, le décret D/2008/040/PRG/SGG, confère au ministère de la santé et de l’hygiène publique la charge de veiller, entre autre, de veiller à l’approvisionnement des Services de Santé en médicaments et autres produits du domaine pharmaceutique et matériels spécialisés.

Plus spécifiquement, il appartient à la Pharmacie centrale de Guinée d’assurer l’approvisionnement en produits de santé de qualité des structures sanitaires, des ONG participant au service public, des projets de coopération bi et multilatérale, des universités, des institutions et autres établissements pharmaceutiques autorisés par le Ministère de la santé du secteur public. Bon an mal an, les responsables du ministère de la santé, qui ne bénéficierait que de 2, 2% du PIB de la Guinée, consentent des efforts pour répondre à cet objectif. Mais, très souvent, ils s’abritent derrière le sous financement du secteur pour justifier certaines de leurs limites.

En tout cas, c’est l’exercice auquel s’était livrée Dr Binta Bah, directrice nationale adjointe de la Pharmacie et des laboratoires, en septembre 2012, lors de la session de formation des journalistes enquêteurs, en prélude au lancement du projet d’enquête et de rapportage des cas de corruption et pratiques assimilées dans le secteur de la santé en Guinée. Ce sous-financement, à lui seul, ne pourrait justifier tous les manquements que l’on constate dans ce secteur vital de la nation guinéenne. Notamment le laisser aller dans le secteur du médicament, où la corruption semble être le mal le mieux partagé.

La corruption n’est pas que guinéenne

La Banque mondiale estime que la corruption est un obstacle au développement social et économique. L’OMS, révèle de son côté, que les 4400 milliards de dollars, dépensés chaque année dans le monde pour les services de santé, constituent un pôle d’attraction puissant pour la corruption. Du fait ce phénomène, qui s’exprime aussi par le vol, l’extorsion et des abus de toutes sortes, les experts expliquent que 10 à 25% des deniers publics consacrés aux achats de médicaments à travers le monde sont perdus.

Dès lors, la santé de millions de personnes – dans certains des pays les plus pauvres de la planète – est compromise du fait que des ressources vitales pour l’achat de médicaments essentiels et pour le recrutement de professionnels de la santé sont ainsi détournés. Pour inverser cette tendance suicidaire, l’OMS a lancé depuis 2004 un programme de bonne gouvernance dans le secteur pharmaceutique dont l’objectif est de réduire la corruption dans ce secteur par l’application de procédures administratives transparentes et fiables et la promotion de pratiques éthiques chez les professionnels de la santé.

Bachir Sylla

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