Ibrahima Soumah, ancien ministre des Mines:  « On ne peut pas encore parler de retour des sociétés françaises dans le secteur minier guinéen »

(Guinéeco.info)-Dans un entretien exclusif qu’il nous a accordé récemment à votre journal économique en ligne, Ibrahima Soumah, ancien ministre guinéen des mines et de la Géologie qui préside le Groupement pour l’Investissement et le Management, minimise la présence actuelle des groupes français dans l’exploitation minière en Guinée.

Guinéeco.info : Monsieur Ibrahima Soumah, vous êtes un connaisseur du secteur minier guinéen. Retracez un peu l’histoire de la présence française dans ce secteur.

Ibrahima Soumah : La manière la plus adéquate d’aborder cette question, est de revenir à l’histoire géologique et minière de la Guinée depuis le temps colonial. C’est à cette époque que les grandes sociétés minières françaises ont commencé à s’implanter dans le pays, plus particulièrement en Haute Guinée.  Ainsi et même après la seconde Guerre mondiale, ces sociétés ont continué à opérer, notamment dans la région de Siguiri pour l’or et à Kérouané pour le diamant, mais en association avec  les Anglo-saxons, qui avaient l’habitude de travailler le diamant en Sierra Léone.

Au même moment, le Bureau Minier de la France d’Outremer ou BUMIFOM  a commencé à faire un travail scientifique dans l’ouest africain, surtout en Guinée, où ils ont  établi des cartes géologiques à différentes échelles. C’est aussi à cette époque qu’ils ont découvert beaucoup de gisements de minéraux, notamment de la bauxite, du fer, de l’or et du diamant.

Après les indépendances en Afrique, les équipes du Bumifom ont été rapatriées en France pour y créer le BRGM ou Bureau de Recherche Géologique et Minière basé à Orléans, et qui est devenu un partenaire mondial très important dans le domaine minier.
Un des directeurs qui a fait ce travail, n’est autre que Roland Pré, qui a été un célèbre Gouverneur français de la Guinée. Il a même écrit un livre dont le tire est : « L’avenir de la Guinée Française ». Et le livre que j’ai écrit en 2007 « L’avenir de l’industrie minière en Guinée » est un peu inspiré de son ouvrage.

C’est pourquoi le terme « avenir » revient dans les deux. Il a décrit la Guinée presque du 21e siècle. C’est vrai qu’il n’a pas pu finir les choses en tant que gouverneur colonial, mais ça cela prouve qu’il y a une histoire longue sur le plan minier entre la Guinée et la France.
Le BRGM, constitué après les indépendances, a continué à donner l’assistance technique à certains pays africains, y compris la Guinée. Quelque fois en en faisant la promotion de nouvelles sociétés minières. C’est le cas de Consafric, le premier grand projet conçu pour exploiter Simandou et le Nimba. Il y avait  eu une convention avec le Gouvernement guinéen, convention qui a été finalement annulée.

Pour quelles raisons ?

Pour des raisons politiques, bien entendu. Mais, même sur le plan économique, le projet n’était pas très avancé. Ce projet est tombé deux ans après sa naissance. Les projets Nimba et Simandou ont été par la suite développés séparément. Donc, le BRGM a continué à donner l’assistance technique et géologique et favorisé la construction de sociétés dans le domaine de l’or et du diamant.

Donc,  la bauxite a été découverte pour la première fois en Guinée ?

Avant l’indépendance, la Guinée était connue pour avoir été le nouvel Eldorado pour la bauxite, parce que la roche qui a servi à l’identification formelle de ce minéral a été ramassée à Boké par un explorateur et analysé en France.  Dès lors, on savait que ce minéral existe en abondance en Guinée. Après les prospections par Pechiney et une autre société française qui s’appelle Ugine, ont permis de mettre en évidence des quantités énormes dans les régions de Boké, de Kindia et de Tougué.

Ce travail a été fait pendant la période coloniale. Il a été fortement appuyé par l’Etat français, qui voulait faire de la Guinée le producteur de l’aluminium, pour en faire le réceptacle de l’industrie aéronautique française. Mais pour cela, il faut de la bauxite d’un côté et de l’énergie de l’autre. Ainsi, Péchiney développait la bauxite et EDF s’occupait des barrages hydroélectriques de Souapiti, Amaria et Kaléta. C’est dans cette stratégie qu’on a créé des sociétés comme la compagnie Fria pour produire de la bauxite, de l’alumine et de l’aluminium.

Quand la Guinée a obtenu son indépendance en votant « Non » au Référendum gaulliste de 1958, on imagine que la donne a changé, n’est-ce pas ?

Au moment où on finissait la phase alumine, la Guinée a accédé à son indépendance. Pour continuer, les investissements étaient encore plus importants. Pour l’alumine seulement, il fallait un demi-milliard de dollars à l’époque, ce qui correspondrait à un investissement de l’ordre de cinq à dix milliards de dollars actuellement. Pour continuer, il fallait le  même montant qui était garanti par la France, pour faire les barrages de Souapiti et de Kaléta.
Avec l’indépendance, on n’avait plus la garantie de la France. Donc, le reste du projet est tombé. On est resté au stade de l’alumine. Mais rien qu’avec l’alumine, vous avez vu que Fria était une petite métropole.

Pour quelles raisons les Français avaient définitivement quitté Fria ?

Fria, c’est une saga entière, depuis sa création jusqu’à ce jour.  En gros, Fria faisait l’alumine, dans une première phase. Après, il fallait passer à l’aluminium, avec les barrages hydroélectriques, à côté. Et l’alumine même, il ne faisait que 700.000 tonnes, pour une capacité projetée de 1.500.000 tonnes.

Donc, sa capacité n’était pas encore atteinte. Et, dans ce domaine là, lorsque la capacité n’est pas suffisante, les coûts généraux ne sont pas suffisamment amortis, la rentabilité n’est pas assurée. Donc, c’est très fragile. Il suffit d’un petit incident pour que ça s’arrête. Et c’est ce qui est arrivé.

Et comme il n’y avait plus le soutien des partenaires historiques comme Pechiney ou d’autres qui étaient tous partis, l’Usine a été cédée à Reynolds qui l’a exploitée tant bien que mal. C’était ACG Fria, un consortium auquel la Guinée faisait partie. Cependant l’extension et le doublement de la capacité n’ont pu se faire. C’est en ce moment que les Russes sont venus et ont demandé au gouvernement de reprendre l’ensemble qu’ils pourront facilement intégrer dans leur complexe industriel. Le Gouvernement a accepté. Et vous savez les Russes sont certes nos amis de longue date, mais il y a des hauts et des bas. A un moment donné, on ne s’est pas compris et ça s’est arrête. Et quand on arrête une affaire de cette importance,  pour la redémarrer c’est tout un problème.

Quelle analyse faites-vous du retour des entreprises françaises dans le secteur minier guinéen ?

Quand vous parlez de retour, nous on est moins enthousiastes. Par rapport à ce qu’on savait avant, on ne peut pas encore parler de retour des sociétés françaises dans le secteur minier guinéen. Ils ne sont pas là encore.

Pourtant Bouygues Travaux Publics vient de signer un contrat avec GAC pour l’exploitation de la bauxite à Boké…

On aurait pu signer un tel contrat avec des entreprises guinéennes comme Guiter SA ou Guicopres SA. Envoyer des machines dans une carrière pour creuser et embarquer dans des camions, nous on n’appelle pas ça activité minière. Une activité minière, c’est quand une société vient s’implanter, avec une licence ou des permis d’exploitation, et qui prospecte, qui soumet un programme d’investissement et de développement avec pour objectif la transformation et la commercialisation.

Ce n’est pas société qui vient sous-traiter avec une autre. Comme c’est le cas de Renault Trucks qu’on a vu débarquer à la SMB à Boké, avec des camions remorques. C’est vrai qu’ils font beaucoup d’affaires, mais pour nous ce n’est pas ça le développement. Vous avez vu que Péchiney était venu construire une usine à Fria, pour transformer 3 millions de tonnes de bauxite en alumine par an. Ils ont créé une ville entière. Ces autres viennent avec des camions, ils sortent 20 millions de tonnes, mais la ville comme Fria, on ne la voit pas.

Il y a aussi le cas de l’Alliance minière responsable qui compte parmi ses dirigeants des Français

Mais, il a amodié son permis à la SMB ! Lui il va recevoir quelque chose pour la location de son permis sans rien faire. C’est une opération permise, mais ce n’est pas à encourager. Nous, on encourage les sociétés ayant des projets bien ficelés, comme on avait voulu le faire avec Rio Tinto, qui devait s’installer et créer un corridor de croissance de trois milliards de dollars de revenus pour la Guinée et 40 000 emplois jeunes, avec trois à quatre cités, un chemin de fer, un grand port. Ça c’est un retour.

L’absence des Français dans le secteur minier guinéen a sans doute profité aux Chinois, Russes et autres, non ?

En fait les Français ont compris très tôt qu’il était mieux de se replier sur leur territoire pour se spécialiser dans les produits de haute technologie, de produits fin où il y a une marque de leur savoir faire. Mais pour la grosse industrie internationale, minière en particulier, ils se sont progressivement retirés. Péchiney, par exemple, s’est fait avaler par le groupe canadien Alcan, lequel s’est fait manger par Rio Tinto.

Quelle a été la contribution de la France dans la Rédaction du Code minier guinéen ?

Quand le gouvernement guinéen a fait appel à la France pour l’aider à certifier le Code minier qui était en rédaction par un Comité national, l’AFD a répondu favorablement et avait fait un appel d’offres à cet effet. C’est Sofréco, de Paris, qui a eu le marché.  Ce cabinet était venu aider le gouvernement à finaliser le Code et à la certifier. Il a bien ont commencé le travail en 2011, mais à un moment donné il s’est sont rendu compte qu’il y avait un autre projet de code qui était différent de celui sur lequel il travaillait, et a demandé qu’il y ait une harmonisation des deux textes. En réponse, on leur dit qu’il y avait des aspects de souveraineté qu’on ne pouvait pas changer : « Nous on s’arrête juste au niveau où on est. On peut continuer à vous donner des observations, mais on ne peut pas certifier ». Donc, le texte est sorti, bien sûr qu’il a bénéficié d’un travail préliminaire de Sofréco, mais qui ne l’a pas certifié. Et comme c’est le gouvernement qui décide, le Code minier est devenu une loi nationale.

En dehors des mines, les Français sont également présents dans le secteur des transports. C’est le cas de Bolloré Africa Logistics, au Port autonome de Conakry.

Il faut reconnaitre que Bolloré a fait beaucoup d’efforts au port de Conakry, même si ce n’est pas toujours transparent.  On voit quand même leurs matériels sur le terrain. S’ils arrivaient à réhabiliter le chemin de fer Conakry-Kankan, ce serait une très bonne chose. On aurait aimé qu’ils aillent plus loin, parce qu’ils en ont la capacité. Puisqu’ils sont en train de faire la boucle ouest-africaine, il faudrait qu’ils ajoutent la Guinée à ce projet.

Propos recueillis par Bachir Sylla

 

 

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